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matinale de Radio Classique avec David Abiker. Et surtout avec Jean Tirole, prix Nobel d'économie, qui vient de publier « Économie du désordre mondial » avec Karine van der Straten chez Albin Michel. Jean Tirole, bonjour. Bonjour. Merci de venir parler aux auditeurs de Radio Classique, de leur parler d'économie. Cette économie qui bouleverse leur quotidien. Le prix du gasoil a augmenté de 50% en un an, 30% pour l'essence. Le gouvernement va parler à ce sujet ce soir, annoncer peut-être des... mesures, mais... D'abord, parlons de l'Europe qui est prise en étau entre les Etats-Unis et la Chine, car c'est le cœur de votre livre, comment l'Europe peut-elle s'en sortir ? Et justement, cette semaine, les Etats-Unis et la Chine vont évoquer leurs contentieux commerciaux, leurs contentieux technologiques, vont parler d'intelligence artificielle. C'est exactement le scénario que vous redoutez dans le livre et qui se déroule aujourd'hui, c'est-à-dire les deux grands qui discutent et l'Europe en dommage collatéral.
effectivement, on voit que l'Europe n'existe plus beaucoup dans les discussions en général. On était absent de Gaza, on était absent d'Ukraine, on sera absent de Taïwan demain. Parce que nous sommes faibles fondamentalement, donc on ne compte plus sur l'Europe, l'Europe ne compte plus dans les négociations internationales. Et il y a des bonnes raisons pour cela, il y a des raisons économiques essentiellement, qui font qu'aujourd'hui nous sommes très en retard. dans un certain nombre de domaines comme la tech, la biotechnologie, le militaire évidemment, mais ça c'est dual avec l'industrie civile de la tech. Donc nous ne comptons pas. Et aujourd'hui le danger c'est effectivement que nous soyons soumis au chantage des deux grandes nations, donc la Chine et les Etats-Unis, qui eux ont accès à toutes ces technologies, et qu'ils s'entendent sur notre dos, ça c'est très important. Sur la tech aussi, il faut bien comprendre qu'il va falloir réguler l'IA. L'IA c'est merveilleux, c'est très utile, ça sera très utile pour notre santé, pour beaucoup d'autres choses. Mais par contre c'est dangereux aussi. Donc il va falloir réguler cette tech et on ne peut pas laisser, comme ça a été proposé aux Etats-Unis, l'industrie se réguler elle-même. L'autorégulation ça ne marche pas, on a des antécédents. Et donc il faut que l'Europe soit à la table des négociations. Elle ne sera pas à la table des négociations. tant qu'elle-même ne sera pas dans la tech et la biotech.
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Alors, vous dites qu'il faut investir massivement dans l'intelligence artificielle, c'est ce que vous dites dans ce livre, l'économie du désordre mondial, mais avec une dette française qui dépasse les 120% du PIB, comment fait-on pour peser, pour investir, pour fabriquer un budget possible et qui privilégie pas seulement les économies sur les dépenses courantes, mais qui prépare... aussi l'avenir. Est-ce qu'un prix Nobel d'économie peut conseiller un gouvernement qui risque d'être dans l'impasse cette année
Le livre avec Karim van der Straten est surtout un livre qui propose des solutions, mais des solutions qui nécessitent un projet. Et ce projet, actuellement, On ne le voit pas, on voit l'immédiateté, on voit des partis politiques qui essaient de résoudre des problèmes ponctuels, qui sont des problèmes importants, comme le prix de l'essence. Mais disons que ça ne fait pas un projet, et ça fait 50 ans qu'on ne fait pas de projet en quelque sorte. Et ça c'est très grave, parce que finalement on n'a pas fait les investissements qu'il fallait. Donc ces investissements, c'est des investissements dans la marge de manœuvre. On le voit très bien avec les 120% de dettes, c'était 15%, ils sont montés à 120, progressivement, lentement même. On n'a rien fait, on n'a rien fait contre. On a parlé d'austérité tout le long du chemin. On a sous-investi en éducation, on a sous-investi en tech. Et aujourd'hui, on se trouve dans une situation... qui est grave, pas seulement à cause des 120%, mais aussi par le fait qu'on a beaucoup d'investissements à faire et qui sont très difficiles à faire à cause de ça. Ceci dit, il y a des choses dans la tech qui ne sont pas forcément totalement coûteuses. Alors c'est vrai que ça va être difficile de dépenser des trillions d'euros dans des centres de données où je change de choses. Dans le cloud, ça va coûter très cher. On n'est pas obligé de tout faire, c'est ça qu'il faut comprendre. On peut faire des choses beaucoup plus sophistiquées et moins coûteuses.
Deux choses, Jean Tirole. La première, c'est les mesures de soutien sectoriel. Vous dites que c'est du conjoncturel. Est-ce que c'est un pansement sur une jambe de bois que d'annoncer ce soir, par exemple, qu'on va baisser le prix de l'essence, qu'on va faire en sorte qu'il y ait moins de taxes ? J'ignore ce qu'a en tête le gouvernement, mais il va annoncer des choses qui ressemblent à ça. Est-ce que c'est utile ? finalement, c'est du conjoncturel, et le conjoncturel, ça ne fait pas le projet.
ne fait pas le projet. C'est vrai qu'il y a des catégories qui souffrent. Je prends une infirmière qui doit faire 20 km pour un acte, elle prend sa voiture, c'est effectivement très douloureux, avec des revenus qui sont relativement faibles, de payer son essence 50% plus cher, ça c'est clair. Ce qu'il faut par contre c'est soutenir le revenu, pas baisser les prix de l'essence. Parce que finalement nous sommes tous plus pauvres. Quand le prix de l'essence monte, ça veut dire qu'effectivement la France est plus pauvre et quelqu'un doit payer. Tout en gardant les incitations à l'économie écologique d'une certaine manière, d'éviter les émissions de carbone. La bonne façon, c'est de soutenir le revenu. Ce n'est pas facile à faire de façon exacte, on ne sait pas. Mais au moins, on peut soutenir le revenu et pas forcément baisser le prix de l'essence. Il faut
augmenter le SMIC
ça pose un problème, le SMIG. Ça pose plusieurs problèmes, le SMIG. C'est d'abord que ça peut créer du chômage. Si le SMIG est trop élevé, il y a toute une zone où, effectivement, on peut augmenter le SMIG sans trop de problèmes. Et là, on est arrivé à une zone où c'est difficile et ça fait des trappes. On voit très bien aujourd'hui qu'on a subventionné aussi les bas salaires. les charges sociales en particulier, et ça fait une trappe à SMIC, on reste bloqué au SMIC après. Donc c'est compliqué, il vaut mieux finalement arriver à faire en sorte que nous ayons des emplois qui soient plus qualifiés, parce qu'aujourd'hui, qu'est-ce qui se passe ? Nous avons investi dans des technologies qui sont des technologies de taille intermédiaire, de technologies intermédiaires, qui font que nous sommes en concurrence avec tous les pays du monde, sur les coûts. Or, le coût du travail, ce n'est pas ce qu'on veut baisser, vraiment. Effectivement, on veut qu'il soit raisonnable pour les entreprises, pour qu'il n'y ait pas de chômage. Mais on ne va pas faire concurrence, nous sommes un pays riche, sur le coût du travail. Ce n'est pas facile. Sur l'énergie, évidemment, on ne peut pas faire concurrence sur l'énergie. Donc, il faut se différencier et utiliser nos savoir-faire. Et non pas, finalement, essayer de concurrencer la Chine autrefois. Aujourd'hui, c'est l'Indonésie, c'est le Vietnam. Vous dites qu'il faut faire
plus de technologies, abandonner les vieilles lunes de sauvetage industriel impossible. Vous dites, et vous l'avez dit à l'instant, ça fait 50 ans qu'on n'a pas de projet. Ça c'est grave. Comment vous expliquez, vous économiste qui travaillez évidemment sur l'innovation depuis de longues années, que la France n'est pas un projet en dépit des alternances politiques, qu'elle n'est pas un projet de développement qui la tienne, une ligne directrice ? Est-ce qu'il y a des pays qui y arrivent et pourquoi nous on n'y arrive pas ?
il faut voir que dans l'innovation on a investi trop peu, c'est clair on est encore très loin des objectifs de Lisbonne de l'an 2000, mais on a investi dans les mauvaises industries et mal, avec la mauvaise gouvernance, ça fait quand même beaucoup. Donc en fait on peut déjà faire des gros progrès simplement en améliorant la gouvernance et en investissant dans les meilleures industries, ces industries d'avenir. Donc ça c'est à savoir, parce qu'effectivement aujourd'hui avec les 120% de dette on n'a pas beaucoup de... de marge de manœuvre. Je crois que le court-termisme est quand même très clair, on le voit dans élection après élection, on parle de qu'est-ce qui va se passer, on va essayer de prendre à Pierre pour habiller Paul. C'est important, mais ce n'est pas un projet, ce n'est pas ça qui va faire croître la France. Et la France, pour croître, il faut que sa compétitivité s'améliore. Ça veut dire qu'il faut investir dans des industries d'avenir qui ont des rendements beaucoup plus élevés et qui en plus nous assurent notre indépendance. Là, on est dans une situation où notre modèle social est en danger. Et ça, je crois qu'il faut insister là-dessus. Le modèle social est en danger parce qu'on ne saura pas le financer. Et en plus, nous avons des pressions extérieures qui font du chantage. On a bien vu avec Trump, qui a exigé des droits asymétriques de l'Europe, qui nous menace sur notre politique étrangère, notre politique intérieure. Ça sera la Chine, c'est la Russie. Voilà, si on n'est pas capable de résister... Avec notre économie, nous allons non seulement devenir plus pauvres, mais en plus nous allons perdre, et nous l'avons déjà perdu d'une certaine manière notre indépendance.
Donc plus de modèle social à terme, plus de place géopolitique dans le monde. La solution c'est l'Europe pour vous
pas n'importe quelle Europe. Il faut bien comprendre qu'aujourd'hui l'Europe est bridée. Elle est bridée d'une part parce que sa nombre de décisions se prennent à l'unanimité des 27, donc il faut que les 27 soient d'accord. Donc il suffit pour les États étrangers de diviser l'Europe, évidemment, il suffit d'un pays même, ça suffit. Donc il y a le problème du consensus et il y a le problème aussi que même quand l'Europe décide... La mise en œuvre, en général, se fait au niveau des pays européens, donc chacun à sa manière. C'est le problème des directives contre les règlements. Donc les directives, effectivement, il faudrait réduire le nombre. Ensuite, il faut que l'Europe ne serve pas, je ne sais pas, réguler les pots en Italie, comme ça se fait, mais qu'en fait, l'Europe serve à... a lancé une impulsion vers les technologies de pointe, une armée commune, des achats communs en Europe pour bénéficier des économies d'échelle. Aujourd'hui, notre armée, par exemple, il y a 27 armées qui font des achats qui sont incompatibles, des technologies totalement incompatibles, qui sont très chères parce qu'en général, il y a une entreprise dans chaque pays qui va le faire. qui ne bénéficient pas des rendements d'échelle en plus. C'est une catastrophe. Et tout ça parce qu'on ne veut pas d'Europe.
J'en tire une dernière question. Quelle est la question économique que les candidats à l'élection présidentielle devraient poser aux Français
Justement, je pense qu'il faudrait dire maintenant, on va avoir un projet. On va s'en sortir. On ne va pas continuer à aller dans le mur. Parce que le mur va arriver bientôt. Et donc... convaincre les Français, et ça c'est la difficulté qu'on mentionne dans notre livre avec Karin van der Straten, c'est au lieu d'avoir une solution thérapeutique où le jour où on est en crise, crise financière, crise militaire, on réagit, enfin, on peut être dans une situation où finalement on fait de la prévention.
Jean Tirole, prix Nobel d'économie au micro de Radio Classique, merci à vous. Vous publiez avec Karine van der Straten, économie du désordre mondial, chez Albin Michel. Jean Tirole, merci. Merci. Et à bientôt, à suivre la revue de presse. Mais avant cela, le rappel des titres par Charles Bonner, Radio Classique.