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la science politique c'est une discipline assez récente, c'est après la seconde guerre mondiale, et c'est assez curieux, c'est pas une discipline, c'est l'addition de plusieurs disciplines, c'est la sociologie, du droit, de l'économie, de l'histoire, de la philosophie, et donc c'est une science hybride, et ça a une incidence sur les chercheurs. Les chercheurs du coup ils questionnent, ils n'ont pas de grands pères fondateurs, de grands auteurs, ils vont picorer dans différentes disciplines. Et pour moi, s'il fallait dire à quoi s'intéresse un chercheur, il essaie de résoudre l'énigme du politique. Le politique, pour moi, c'est une énigme. C'est-à-dire que c'est toute une série de phénomènes qu'on voit en permanence, qui sont très importants pour faire tourner la société, mais qui restent assez énigmatiques, assez mystérieux. On n'arrive jamais à prévoir la politique. Moi, en tant que chercheur, d'ailleurs, j'ai un blog qui s'appelle « Les énigmes de l'action publique locale ». Mon objectif, c'est d'éclairer ces énigmes, pas forcément les expliquer, mais les éclairer et alimenter ce doute sur quel est le sens du politique. Je ne sais pas. En tous les cas, c'est un monde un peu particulier. Les politistes, on leur prête parfois de l'arrogance ou on leur prête une discipline qui est particulière. Moi, ce qui me semble intéressant, c'est de voir qu'ils sont en fait extrêmement variés. Il y a plusieurs courants, il y a plusieurs écoles. C'est un monde en tâtonnement. C'est aussi un monde qui est proche des princes, des conseillers du prince, les politistes. Donc oui, c'est un monde un peu trouble. La situation est très différente d'un pays à l'autre, mais la science politique française, longtemps, elle a été très proche du pouvoir, ce qui n'est pas le cas dans d'autres pays. Alors c'est marrant parce que c'est une question un peu personnelle et je vais essayer de donner une réponse personnelle. Et si je creuse vraiment, j'ai deux déclics. J'ai un déclic, j'étais objecteur de confiance. 20 ans et j'étais dans une association de développement local et j'ai rencontré dans le cadre de ce travail beaucoup d'élus locaux, c'était en Savoie, c'était la période où il y avait les fonds européens qui permettaient aux communes rurales des politiques de développement extraordinaires si elles en faisaient la demande et là j'ai été saisi par l'enthousiasme des élus, j'ai un choc d'enthousiasme, j'ai vu des élus extraordinaires. J'ai vécu deux ans où j'ai été bluffé. Et après, j'entre à l'université et je fais une thèse sur mes ruraux. Donc je pense qu'il y a un lien, ça c'est le premier lien. Et le deuxième choc, c'est le choc lié à mon directeur de thèse. J'ai rencontré un type, Pierre Muller, qui est devenu mon directeur de thèse, qui était un grand théoricien en sciences politiques, sur les politiques publiques, et qui disait, l'action publique... vit avec des médiateurs, avec des personnes qui incarnent. Et on ne peut pas comprendre la rationalité de l'action publique si on ne va pas sur les gens. Ce ne sont pas forcément des ministres, des élus, mais ce sont des personnes qui à un moment portent des idéaux, racontent différemment l'intérêt général. Et pour moi, ça a été une sorte de coup de foudre, c'est-à-dire que je me suis aperçu que les élus locaux, quelque part, ils faisaient ce travail. On ne s'intéressait pas beaucoup aux élus locaux quand j'ai commencé ma thèse, c'était plutôt le national qui comptait, mais moi j'ai eu une lumière là. Et elle est liée à, si je fais un acte de sincérité, à cette séduction que j'ai eue pour la pensée de ce chercheur, Pierre Muller, qui était, lui, très conceptuel. Il avait lu tous les grands auteurs, il était dans la théorie, mais... il connectait la théorie à mes tout petits terrains d'études. Alors ça, c'est une grosse question. C'est très français, cette question. Ça n'existe pas dans les autres pays. J'ai travaillé dans quatre pays, principalement mes enquêtes en Italie, au Japon, au Canada et en France. Il n'y a qu'en France où le lien local-national est si compliqué à décrypter. La seule façon dont je peux répondre à cette question, c'est de dire que moi, du coup, je reste sur le local et j'étudie pas les élus nationaux. Alors parfois, ils sont nationaux, mais ils sont locaux d'abord. Le lien entre le local et le national est trop subtil pour que je fasse des théories sur le national à partir des élus locaux. Donc je me concentre sur les élus locaux, mais il y a une histoire française, bien évidemment, qui si on remonte pas très loin, c'est après la Seconde Guerre mondiale, c'est les années 50, les élites locales sont aussi des élites d'État, c'est-à-dire qu'on est maire ou on est préfet. C'est la même chose, on sert l'intérêt général. Donc il y a une espèce de lien historique très fort, ce qu'on appelle les notables. Mais moi j'essaie de voir la facette uniquement locale de ces engagements. Et je n'arrive pas, dans tous mes résultats de recherche, on en parlera après, à dire les mêmes choses si je prends des élus qui sont uniquement nationaux. C'est-à-dire quand ils sont seulement nationaux, qu'ils n'ont pas de mandat local, ma théorie elle ne marche pas. La question des émotions des élus, c'est ma grande question de recherche depuis quelques années. Alors je précise tout de suite, je m'intéresse uniquement aux émotions cachées, aux émotions rentrées, aux émotions masquées. C'est-à-dire que je ne fais pas du tout de travail sur comment, quand on observe un élu, on le voit rire, pleurer, se mettre en colère. Ce n'est pas mon sujet. Mon sujet, c'est de le rencontrer en tête à tête, dans des conditions d'enquête très particulières, totalement anonymisées, où je lui demande... ses ressentis personnels, ses émotions fortes de l'intérieur, la façon dont il est entré en politique, la façon dont il a gagné les élections. Et donc je suis sur un type d'émotion qui est jamais étudiée ou presque jamais étudiée parce que c'est de l'émotion très sensible, c'est du témoignage, c'est du ressenti. Ce ne sont pas des faits sociaux, ce ne sont pas des données, c'est des témoignages, des paroles. Et du coup, ces émotions-là, que j'appelle les émotions fortes, C'est un champ complètement oublié par la science politique, en tous les cas, jamais abordé. Et c'est de ces émotions dont je m'intéresse. Alors, qu'est-ce que ça veut dire concrètement ? Je les interroge sur leur enfance. J'essaie de savoir qu'est-ce qui s'est passé, dans leurs yeux d'enfant, sur leur rapport aux politiques, à l'autorité, à la famille, à la solidarité, s'ils ont eu des traumatismes, des blessures. Et puis ensuite, je les interroge sur les émotions qu'ils ont rencontrées quand ils ont commencé à faire de la politique. Qu'est-ce qui s'est passé ? Je m'aperçois qu'il y a une sorte d'épiphanie électorale. Tous les élus me racontent la même chose, tous. Ils disent une première campagne, c'est un moment d'émerveillement, c'est un moment où je me découvre différent de ce que je croyais être, où les autres me renvoient une image de ce que je dois être, qui change ma façon d'intervenir. Donc c'est une émotion. qui après ils gardent tout le temps dans leur engagement par la suite. C'est un mécanisme assez étonnant. Tous les élus que j'ai rencontrés, donc des élus locaux, dans les élections locales, ils ont eu un saisissement. où l'élection leur a fait raconter quelque chose sur eux qu'ils ne connaissaient pas sur l'intérêt général, sur le travail pour les autres. Et puis le troisième type d'émotion que j'étudie, c'est les émotions pendant l'exercice du pouvoir. C'est la façon dont, dans l'exercice du pouvoir, il y a une pression phénoménale qui s'exerce sur eux. Alors je précise, moi je travaille sur les élus. C'est-à-dire les élus qui ont des responsabilités, les maires, les présidents. J'essaie de comprendre ce qui se passe quand ils doivent assumer des responsabilités. Là aussi, ils me racontent tous des choses étonnantes. Ils sont sous emprise. Ils sont dans une espèce d'évresse, d'aveuglement. On leur demande des choses incroyables. Pour moi, c'est de l'incarnation. C'est-à-dire qu'on leur demande d'incarner quelque chose qui les dépasse. Et du coup, ils sont dans un jeu de rôle qui les dépasse. Et on peut dire qu'ils sont en état second. Je fais l'hypothèse que quand on est élu, on prend de la distance avec les autres. Ce qu'on juge comme de l'arrogance ou une forme d'incompétence, c'est un état psychologique lié à la fonction d'élu. On leur demande tout et n'importe quoi. Donc voilà, je travaille sur ces émotions, qui sont des émotions racontées, qui sont des émotions que les élus ne connaissent pas eux-mêmes, enfin ne racontent pas eux-mêmes. Souvent dans les entretiens, j'ai des témoignages où les élus me disent « je vous raconte quelque chose que je n'ai jamais dit à personne et que je ne me suis pas dit à moi-même ». Donc vous voyez, je suis sur un type d'émotion très particulier. Et je fais l'hypothèse qu'il faut étudier ces émotions pour comprendre l'exercice du pouvoir aujourd'hui. Après, il y a toute une analyse théorique. On est dans une période de crise de démédiation où les corps intermédiaires qui produisent l'intérêt général sont beaucoup moins présents. Et on demande aux élus de se positionner sur des choses où avant, ils n'avaient pas trop à se positionner. Il suffisait de s'appuyer sur des avis, sur des façons de construire les idées qui étaient extérieures à leur propre parcours. Je fais l'hypothèse qu'aujourd'hui, les élus... mêlent leur parcours à leur façon de prendre des décisions. Je l'observe, mais ça ne m'intéresse pas. C'est-à-dire que là, on est dans le théâtre politique. Un élu qui pleure, un élu qui se met en colère, un élu qui fait des confessions tout d'un coup incroyables sur ses doutes. À part du moment où c'est public, ça ne m'intéresse pas trop parce qu'il y a trop d'éléments qui perturbent ce discours. On est dans une analyse classique en sciences politiques de l'instrumentalisation des émotions, à mauvais escient, ce n'est pas la question. Ça m'intéresse moyennement. Moi, ce qui m'intéresse beaucoup, c'est d'aller comprendre comment derrière... un affichage à peu près identique des élus, se trame des choses très différentes qui sont liées à des ressorts intérieurs, à des tensions. Je vous dis ça parce que... J'ai enquêté au Japon, et au Japon, les émotions ne sont jamais exprimées. Un peu dans la tradition politique, plus un homme ou une femme politique monte dans le pouvoir, moins il exprime ses émotions. Et au Japon, on est au sommet du sommet, un élu, quand on discute avec lui, il est impassible, il ne bouge pas, et il dit des choses extraordinairement comparables à celles qu'on entend dans d'autres contextes. Par exemple, j'ai fait une enquête en Italie, à Naples. ou quand un élu parle, il lui arrive de crier, de s'émouvoir, j'ai même des élus qui ont pleuré, et ils disent la même chose. Donc, tout ça pour dire, les émotions affichées m'intéressent moyennement, elles sont bien étudiées, elles sont compliquées à décrypter, elles racontent beaucoup de choses, mais beaucoup de théâtre. Moi, ce qui m'intéresse, c'est les ressentis profonds qui font que les élus prennent ou ne prennent pas telle ou telle décision, se comportent de telle ou telle façon dans l'action publique, et je fais l'hypothèse. que cette façon de se comporter est liée à leur histoire personnelle. Alors, ce n'est pas tabou au sens où on raconte toujours les émotions des élus, mais on les raconte souvent de façon péjorative ou critique. Il y a une littérature critique sur l'exercice du pouvoir par les émotions qui est très importante. Ils ont travaillé sur les larmes du prince. Il y a toute une réflexion sur comment les émotions se permettent de manipuler les opinions. Mais dès qu'on dit qu'il faut prendre les émotions au sérieux, qu'il faut croire un élu qui est déstabilisé, un élu qui doute, un élu qui tout d'un coup change complètement d'avis pour des raisons un peu mystérieuses. Là, on n'y va pas parce qu'on estime que c'est de la psychologie, c'est un masque de la réalité. Moi, je fais l'hypothèse inverse. Je dis qu'il faut prendre au sérieux l'authenticité de la parole de l'élu, c'est-à-dire ce qu'il nous dit avec énormément de sincérité et d'émotion, c'est en tête-à-tête sur ses ressentis. Pour moi, ces éléments sont très importants. Il raconte quelque chose d'essentiel et notamment, il raconte la grandeur du politique. Et moi, c'est ça mon fil rouge, mon obsession, c'est de dire, en sciences politiques, on a passé beaucoup de temps à décrypter le pouvoir comme un jeu de domination. Et moi, je dis, certes, c'est une facette du pouvoir, mais il y a une autre facette, c'est que le pouvoir est aussi un moment... où on change le monde, où on veut transformer le monde, où on veut modifier le rapport aux inégalités. Par exemple, tous les élus, j'ai rencontré plus de 300 élus, tous les élus dans leur enfance avaient un sentiment très très fort des inégalités. Ils percevaient, sans doute plus que la plupart des enfants, ils percevaient les injustices, ils percevaient les violences du monde. Et moi je fais l'hypothèse que de l'extrême droite à l'extrême gauche en passant par... tous les paliers, les élus locaux, ils ont ce moteur-là, ils ont un moteur où ils veulent changer le monde, ils veulent le réparer. Et je m'intéresse à cette facette-là, même si c'est la plus difficile, et même si on sait que les élus, souvent, sont dans une relative impuissance publique, entre ce qu'ils veulent et ce qu'ils vont faire, il y a un gouffre. Mais moi, ce qui m'intéresse, c'est de comprendre ce mécanisme d'engagement, et alors, du coup, je le relis à ce que je vous ai dit tout à l'heure, c'est-à-dire qu'il y a des émotions fortes de départ, il y a des blessures, il y a des traumatismes. qui restent, qui sont un peu universels. C'est ça moi qui me trouble le plus, que j'interroge les élus en Italie, au Canada, en France ou au Japon. Ils me racontent à peu près les mêmes ressorts dans leur perception de la politique quand ils sont au fond, quand ils commencent à faire de la politique et ensuite quand ils exercent le pouvoir, quand ils sont dans les campagnes électorales. Donc c'est ces éléments, ces invariants moi qui me troublent, quel que soit le système institutionnel, quelle que soit la culture politique, la coloration partisane, les élus ont le même moteur émotionnel. C'est difficile cette question. C'est clair que le... Je ne peux pas dire, si j'avais fait des interviews il y a 40 ans, j'aurais peut-être eu les mêmes données. Je n'ai pas la base de données pour répondre à cette question. Mais moi, je ferais volontiers l'hypothèse que les choses n'ont pas tant changé que ça. Ce qui a changé, en effet, c'est la mise en scène des émotions des gens, des individus, des citoyens, des élus, de tout le monde. On est dans un moment, j'entendais ce matin sur France Inter un psychanalyste qui disait qu'on est dans un moment de narcissisme de masse. Et en effet, on est dans un moment de narcissisme de masse, c'est-à-dire où on doit raconter son nombril. Moi, j'appelle ça la citoyenneté du nombril. Cette idée qu'il faut parler politique en parlant d'abord de soi et de sa propre histoire. Donc ça, on le voit, ça s'affiche. Mais pour moi, cet élément-là, il a toujours été là, mais il n'était pas exprimé comme il l'est aujourd'hui. Aujourd'hui, il y a une désinhibition, d'une certaine façon, sur cette façon de se raconter à partir de son nombril. Mais je ne suis pas sûr que les choses aient tant changé. Aujourd'hui, les émotions sont partout, mais elles ont toujours été là. En tous les cas, le ressort émotionnel qui fait qu'on s'engage, je le rappelle souvent parce qu'on l'oublie, les élus que j'étudie, c'est des élus qui passent 10, 15, 20, 30 ans de leur vie à ne faire plus. que de la politique, du matin au soir, à ne s'occuper que de problèmes qui ne les concernent pas pour 98%. Donc il y a un mystère, un engagement pareil, il ne vient pas juste de conviction, il ne vient pas juste de vouloir servir l'intérêt général, il vient de quelque chose de beaucoup plus profond, quelque chose de, pour moi, un peu existentiel. Alors ça, c'est le point important de mes découvertes, c'est de me rendre compte que la... Capacité d'un élu, c'est d'abord une capacité émotionnelle traduire des angoisses, à traduire des demandes. Et les élus passent leur temps à jouer trois rôles de médiateurs particuliers, médiateurs émotionnels. Ce sont des urgentistes, c'est-à-dire qu'en permanence ils doivent intervenir sur ce qui va mal. Les élus locaux, c'est leur première fonction symbolique. C'est d'être là quand il y a des crises, quand il y a des blessures, quand il y a des morts, quand il y a des événements, quand il y a des conflits. Urgentiste, urgentiste du social. Et quoi qu'il arrive, il faut qu'ils se positionnent, même s'ils n'ont aucune compétence sur le dossier sur lequel ils vont intervenir. Donc, il y a cette fonction, et urgentiste. Ça demande des compétences émotionnelles parce qu'on ne peut pas s'effondrer à chaque fois qu'il y a un drame. Donc il y a une capacité à digérer ça. Leur deuxième fonction, qui est la plus complexe à mon avis, ce sont des boucs émissaires. C'est-à-dire qu'en permanence, on leur renvoie un certain nombre de torts, on les agresse même souvent. Ils sont là pour encaisser les drames de la société, les difficultés, les souffrances. Et ils doivent accepter ce rôle. C'est un rôle. totalement agrable, bouc émissaire, mais ça fait partie de la fonction d'élu local. Un élu local qui dure, c'est un élu local qui a compris qu'il doit porter une partie de la souffrance du monde, qu'il doit être responsable, il doit accepter, le raconter et puis trouver des solutions. Et puis la troisième fonction émotionnelle, la plus belle pour moi et la plus difficile, ce sont des pasteurs. Des pasteurs au sens, le pastoral du berger avec un troupeau, c'est-à-dire qu'en permanence, on attend de l'élu. qu'il nous montre une voie, qu'il nous montre une direction, qu'il nous donne du sens et qu'il incarne notre territoire. Et donc ces trois fonctions, c'est des fonctions de médiation. Et c'est des fonctions qui ne s'apprennent pas à l'école, qui ne sont pas liées à des diplômes ou à des compétences intellectuelles, c'est à des compétences relationnelles. Et souvent, les élus gèrent ces trois fonctions à partir de leur propre histoire personnelle. Et c'est là que c'est assez troublant, on s'aperçoit que quand ils nous racontent leur enfance, souvent... Ces compétences, ils les avaient déjà dans l'enfance. Souvent, ils avaient déjà, ça ne veut pas du tout dire, soyons clairs, que quand on a sa compétence enfant, on devient élu, ça ne veut rien dire. Ça veut dire qu'une fois élu, pour des raisons très différentes, d'ailleurs, parce qu'on est élu pour des raisons très différentes, ils puisent dans ces compétences-là pour exercer leur métier d'élu local. Et c'est assez troublant parce que du coup, ça bat en brèche toutes les réflexions sur l'engagement politique. C'est d'abord un engagement idéologique, c'est d'abord un engagement lié à des questions de rapport de classe, de domination, de positionnement sociopolitique. Et moi je dis non, le premier élément de leur engagement, il est lié à leur propre parcours personnel et à la façon dont ils réintègrent Ces qualités, c'est des qualités relationnelles. Je donne un petit exemple qui fait toujours sourire, mais 95% des élus ont été délégués de classe. C'est incroyable, incroyable. Alors on pourrait penser qu'il y a quelque chose de déterminé là-dedans, mais non, ça veut simplement dire qu'ils ont eu cette capacité. Et j'avais vu au Japon, c'est amusant, qu'au Japon, les délégués de classe, ils sont désignés par les profs. Et bien même là, au Japon, il n'y a que des délégués de classe. C'est-à-dire que ces compétences, ils les ont eu très tôt. Et c'est ces compétences qui leur permettent d'assumer le rôle des deux. Donc c'est un élément troublant, un élément psychologique, relationnel, intime, qui fait qu'ils ont cette capacité de recevoir les informations et de les traduire, donc d'être médiateurs. C'est ma découverte. Le chercheur a toujours envie de faire des découvertes. Quand je suis arrivé au Japon, tout le monde m'a dit « ça ne va pas marcher ton affaire » parce qu'au Japon, on ne parle pas de soi. On ne parle jamais, on ne raconte sa vie. Il n'y a pas de psychanalyse au Japon, pratiquement pas. Vraiment, les entretiens au Japon ont donné exactement les mêmes résultats qu'à Lyon ou à Naples. J'étais à Tokyo, j'étais dans des grandes villes, et c'est troublant. C'est une piste qu'il faudra creuser. Je voulais, mais le Covid m'est tombé dessus, aller dans des pays encore plus contrastés pour tester mes résultats. Mais oui, il y a l'idée que dans le rapport aux politiques, il y a une question émotionnelle qui vient d'émotions fortes, qui sont liées à des trajectoires personnelles, et qu'on retrouve ça partout. quel que soit le contexte. On pourrait même pousser le bouchon, qu'on soit dans un régime autoritaire ou pas, ça peut aller assez loin, cet engagement, cette force. C'est ce mécanisme de départ qui fait qu'on s'engage en politique pour réparer le monde. C'est ça ma thèse principale. Elle est à contre-courant de tout ce qu'on dit sur les élus actuellement. On est dans le moment de plus grande défiance historiquement depuis 60 ans, depuis qu'on fait des sondages. Jamais les citoyens n'ont été aussi critiques vis-à-vis du politique, y compris des politiques locales. Et moi, je dis, malgré tout, la grandeur du politique, elle est toujours là. L'élu qui était un héros au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et l'élu d'aujourd'hui, ils ont les mêmes motivations, même si celui de 1946, toutes les portes s'ouvraient, on l'adorait. Celui de 2026, on le déteste, on le dénigre assez rapidement, on l'insulte. Il y a une violence terrible aujourd'hui sur la place des élus locaux. Et pourtant, je pense qu'ils fonctionnent à peu près de la même façon. Je ne crois pas du tout à la théorie, le niveau a baissé dans la qualité des élus locaux. Alors j'ai trois souvenirs. D'abord, j'ai adoré l'ambiance joyeuse, festive, enthousiaste. J'aime bien ces moments où des élus se rencontrent et où on sent qu'ils sont heureux de se rencontrer. C'est-à-dire que c'est un moment où ils soufflent, ils ont un métier d'élu infernal. Et là, tout d'un coup, c'est une sorte de récompense, on ouvre des débats. un peu philosophique, sur le paysage, sur la beauté, sur l'architecture. Donc cette joie, je la ressens immédiatement. Et puis il y a deux anecdotes. J'ai en tête un élu, un maire, qui était stupéfait par ce que je racontais. Il disait « mais j'ai jamais pensé que les émotions intervenaient dans ma vie ». Et tout le monde riait parce qu'on voyait bien qu'au fur et à mesure de son témoignage, cet élu qui se disait hyper rationnel, hyper technicien, hyper manager... c'était d'abord des émotions qu'il faisait avancer et il en était troublé il nous l'a dit il a dit un moment mais c'est invraisemblable ce que vous racontez monsieur Faure et puis l'autre élément amusant c'est que j'ai passé la journée c'était une journée délicieuse on était dans un très beau territoire avec des expériences incroyables on a visité une école géniale et les élus venaient tous me voir pour me raconter par leurs témoignages, leurs émotions sur la politique. Et c'était une démonstration en permanence, à chaque témoignage, je me disais, wow, ça je pourrais l'intégrer, je pourrais le prendre en note et l'écrire tellement. C'est magnifique cette façon de dire, oui, c'est par des tremblements, par des peurs, par des ivresses que je fais de la politique. Et c'est un fil compliqué à tirer, parce qu'on peut vite dire n'importe quoi avec les émotions. Mais là, il y avait une sincérité, il y avait un enthousiasme. Et le CAUE... est une machine à produire des émotions pour moi. C'est-à-dire vraiment, on travaille sur l'environnement, sur l'architecture, sur les lieux. On est dans un domaine où le sensible est omniprésent. Je ne sais pas, c'est compliqué. On pourrait imaginer des formations au dialogue avec les interlocuteurs. Du coaching, pourquoi pas ? Moi, la piste que je vois la plus belle, c'est vraiment ce que j'ai dit juste avant, c'est le CAUE travaille sur du sensible, sur du beau, sur l'esthétique. C'est très technique, mais c'est en même temps très fin, très sensible. C'est toujours lié au terrain, c'est toujours lié à un lieu dans toutes les études du CAUE. Il y a l'esprit des lieux, c'est-à-dire qu'on ne fait pas, on ne travaille pas de la même façon selon le territoire. Donc moi, si j'avais des conseils à donner, c'est d'insister sur cette qualité sensible, dire aux élus. Arrêtez d'être des gestionnaires, des managers. Pensez à la dimension sensible de vos diagnostics. Pensez au fait que vous devez emmener les gens sur le terrain, vous devez aller sur le terrain. Alors oui, ils vont beaucoup sur le terrain. Mais moi, ce que je leur dis, c'est emmener vos citoyens sur le terrain, développer ce qu'on appelle les marches sensibles. C'est un peu à la mode, mais c'est l'idée de dire, il y a un problème, on se réunit tous. On va au bord de la rivière, on va au bord du bâtiment, on va dans les lieux, on colle au terrain. Et moi, mon plaidoyer, c'est de dire... coller au sensible, oser raconter le sensible, et puis on verra la technique après, on verra les financements, on verra les règles européennes qui interdisent ou qui permettent, mais n'hésitez pas à montrer que vous êtes un médiateur d'abord des émotions. C'est-à-dire que ce qu'il faut d'abord traduire, c'est un élan. Et pour qu'un projet passe, c'est un des grands enseignements des cours que j'avais avec Pierre Muller. Il disait que la plus belle loi du monde ne passe que s'il y a un référentiel, s'il y a un récit qui permet d'accepter cette loi. Si ce récit n'est pas là, qu'il n'y a pas des gens qui l'incarnent, qui montrent que c'est la belle voie, ça ne marchera pas. Je pense que le maire, il a d'abord ce job-là. C'est un job... très fin finalement, de faire éponge et de faire passer des idées qui sont parfois difficiles. Parce que moi, ce qui me marque dans les projets que je suis actuellement, c'est la difficulté. Les maires sont devant des contradictions insondables en matière d'environnement, en matière d'écologie. Ils ont en permanence des équations impossibles à résoudre. Donc il y a un travail de médiation très très fort, très fin à faire avec les habitants et avec les techniciens. Je ne sais pas. On en a un peu parlé déjà tout à l'heure, mais j'ai du mal à cette perspective historique, on la pose toujours. J'ai du mal dans l'affichage, c'est certain. Les élus osent plus maintenant se déballer. Moi, ce qui me semble le plus intéressant à observer comme changement, c'est que les élus aujourd'hui sont confrontés à de la violence. Ce qui n'était pas le cas auparavant. Aujourd'hui, les conseils municipaux qui se passent mal, il y en a beaucoup, des claquements de portes, des menaces, des agressions physiques. On est dans un moment... très difficile de découragement et les élus sont au cœur de cette tornade. Il y avait un très bel article, toujours dans Le Monde, de Leila Slimani qui disait qu'elle était désespérée à voir que les mots ne suffisaient plus à réenchanter le monde, qu'elle avait l'impression d'être dans un moment de grand désespoir et je pense que les maires subissent. en ce moment cette équation. Donc j'irais oui, il y a une charge émotionnelle aujourd'hui qui n'était pas là il y a 10, 20 ou 30 ans, et une charge émotionnelle très difficile, une sorte de contradiction. On leur demande de réparer le monde alors que les gens ne croient plus à la réparation du monde. Donc on est dans un moment difficile. Il y a une piste, il y a plusieurs pistes, mais il y a une piste qui m'intéresse beaucoup, c'est la façon dont les femmes entrent en politique actuellement, et certains hommes, mais en tous les cas une façon... moins verticale, plus dans le doute, plus dans le questionnement, en disant on ne va pas résoudre les problèmes, par contre on peut vous accompagner dans les problèmes que nous rencontrons. Et aussi une façon de raconter les solutions en disant tout ça je ne peux pas, ça on le fera mais dans très longtemps, on ne peut pas le faire tout de suite, on est dans une période de cours thermistes où il faut tout régler et il y a des élus qui osent dire ça c'est pas possible. Et ce n'est pas possible, il faut l'admettre. Il y a aussi des élus qui disent, je suis là pour un temps assez court, je vais faire un mandat, deux mandats, mais pas plus, parce qu'après je vais muser, vous allez tout attendre de moi. Donc il y a des discours un peu nouveaux, il y a une sorte de... Une sorte de douceur dans la politique. Alors c'est très optimiste ce que je raconte parce qu'on est dans un moment particulièrement violent aussi où on voit actuellement des dynamiques radicales où la politique s'exprime essentiellement dans la violence, la contradiction, la prise d'opposition frontale. Mais je vois les deux éléments. Pour moi, les collectivités locales, c'est le point où on peut se permettre d'être dans la finesse. autant le niveau national et international favorisent les outrances, autant le niveau local peut être le lieu où on arrive à retisser du lien. C'est du coaching. Là aussi, c'est une question difficile. Moi, je pense que les élus ont tout à gagner à faire une introspection sur pourquoi ils font de la politique. Là on revient à la psychanalyse sauvage. Souvent dans mes entretiens, j'ai l'impression d'être un apprenti sorcier. Tout d'un coup il y a un transfert où les élus me disent des choses très très fortes sur ce qu'ils sont, sur ce qu'ils aiment, sur ce qui les blesse. Je pense qu'il faut faire ce travail. Alors il faut le faire de façon avec doigté, il ne faut pas l'exposer, mais il faut faire ce travail de réflexion sur finalement pourquoi je suis là, pourquoi je passe autant de temps dans l'intérêt général, dans le collectif. Et peut-être qu'ils soient plus au clair eux-mêmes avec ce qu'ils peuvent raconter de cet engagement. Et c'est une façon de réenchanter la politique. Le jour où on comprend mieux que le leader, il est là, mais avec une fonction d'abord symbolique, ça va mieux. Il y a des travaux magnifiques d'anthropologues dans des tribus pré-étatiques où on montrait que le chef, c'était celui qui avait tout sauf le pouvoir. Il n'avait pas de bien, il n'avait pas d'autorité, mais il racontait la communauté. et il était respecté parce que c'était lui qui montrait une vision sur ce qu'est la communauté. Moi je crois aujourd'hui qu'on est dans ce moment, alors c'est un peu chamanique de dire ça, mais je pense sincèrement que l'élu a cette fonction à assumer, et elle n'est pas du tout facile cette fonction, parce que c'est une fonction de totale humilité, et c'est une fonction qui exige de faire un pas de côté en permanence. Et puis si on est dans les conseils, j'ai un autre conseil quand même, je le dis à tous les élus que je prends compte, un bon élu, dans la période actuelle, c'est un élu. qui détecte les bons médiateurs. C'est-à-dire que c'est un élu qui a la capacité de s'entourer de personnes qui vont faire aussi ce travail de médiation. et d'une certaine façon de diminuer cette charge qui fait que tout doit venir d'un dieu local, homme ou femme, et de dire non, il y a un certain nombre de personnes dans la communauté qui ont ce rôle, et il faut leur donner. Il faut leur donner les moyens, il faut les mettre en avant, il faut leur donner des responsabilités, parce que si on revient aux travaux de sciences politiques, de mes premiers amours sur l'action publique nationale et internationale, Les médiateurs, c'est ceux qui traduisent des changements de priorité auprès de la population qui les raconte, qui permettent de comprendre des changements. Et moi, je fais l'hypothèse qu'aujourd'hui, les médiations les plus puissantes, c'est les médiations locales. C'est quand un responsable associatif... un journaliste, un grand sportif, je dis n'importe quoi, mais des personnes qui ont un rayonnement dans leur façon de raconter les nouvelles politiques publiques sont entendues, sont accompagnées et peuvent faire sa translation. Et le piège absolu des élus, c'est de s'isoler. Et d'ailleurs, c'est ce qu'ils racontent tous. C'est un de mes résultats de recherche les plus troublants, c'est qu'ils disent tous, au bout d'un moment, on est sous emprise et on a l'impression qu'on est les seuls à pouvoir résoudre les problèmes du monde. À tel point qu'on n'arrête pas la politique, parce que si on arrête, ça va être le drame. Et ils le disent sincèrement. Et ce n'est pas des grands mégalos furieux, ce n'est pas des gens qui ont un profil psychologique complètement auto-centré, narcissique, mais c'est le mandat qui les rend narcissiques et qui leur fait... prendre l'impression que c'est à eux de décider ce qui va se faire à l'avenir. C'est très troublant. Je dis qu'il y a un mécanisme d'emprise. Les élus, à un moment, se sentent les seuls, ils n'ont plus d'amis, ils sont dans un modèle de protection générale, de doute, de méfiance, et où ils sont les seuls à tenir tous les éléments de l'équation. Il y a mille exemples de bons médiateurs. Les médiateurs, c'est des gens qui incarnent. C'est des gens qui, par leur histoire personnelle et par leur personnalité, presque par leur corporalité, dégagent quelque chose qui fait sens pour beaucoup de personnes. Donc, donner des exemples, ça orienterait tout de suite. Le médiateur, il peut arriver de partout. Ça peut être quelqu'un, vraiment un citoyen lambda, mais qui a mené une petite action très exemplaire dans un quartier. Ça peut être quelqu'un qui est... totalement exemplaire dans sa vie depuis très longtemps sur la création 'entreprises, de structures. Ça peut être quelqu'un qui, sur le plan des valeurs, raconte des choses magnifiques, que tout le monde comprend comme magnifiques. Donc, les profils de Méditateur, ce ne sont pas forcément du tout des élus, ce ne sont pas forcément du tout des gens qui aiment la politique, mais ce sont des gens qui, à un moment, permettent à la politique de grandir, de se transformer. C'est un mécanisme un peu magique, comment des émotions fortes sont portées. Moi, je fais l'hypothèse qu'il faut qu'il y ait des vecteurs sur ces émotions fortes aujourd'hui. Et les vecteurs, ce n'est pas seulement les élus. Sans doute, faut-il accorder une place beaucoup plus importante, parce que je dis sans doute, mais c'est une évidence aux femmes dans cette transaction. Cette médiation-là, elle est terriblement masculine, elle est souvent violente, elle est verticale, et il faut retrouver des mécanismes sensibles, cette fameuse sensibilité taboue dont on ne parle pas, où historiquement, les femmes ont 10 coups d'avance sur les hommes. Celle que j'essaye d'éclairer, mais que j'ai du mal à éclairer, c'est celle de l'ivresse aveuglement. Pourquoi et comment les élus peuvent se mettre à ce point dans une situation de coupure avec leur entourage, de coupure avec tout le monde, d'isolement total. Cette question de l'isolement est compliquée parce que quand on les écoute, on a l'impression qu'ils ne se sentent pas du tout isolés. Et en fait, ils le sont. Donc c'est ce côté, moi, c'est ce... Ce qu'on décrit au niveau national et international comme une certaine folie du pouvoir, c'est ça qui m'intéresse aujourd'hui. C'est de comprendre comment on perd pied en exerçant le pouvoir. Mais contrairement à la plupart des analystes qui décrivent ça de façon très critique, on a... trois livres par an qui nous expliquent la folie du pouvoir sur ce modèle, pour moi, c'est la grandeur du politique. Donc il y a un paradoxe. Ils deviennent fous, mais c'est ça qui fait qu'ils se dépassent, qu'ils se transcendent. Donc voilà, sans doute s'il y a un élément où j'ai encore du mal, où il y a beaucoup de choses à faire, c'est le plus difficile à creuser parce que là, pour le coup, il faut aller très très loin dans les entretiens. Il faut arriver à établir une confiance extraordinaire avec son interlocuteur. Il faut que lui-même puisse se mettre en... en regale, en recul, en décalage, et c'est très difficile, il faut établir la confiance. Ça me permet d'insister sur un point, toute ma méthodologie, elle fonctionne sur cette qualité relationnelle, c'est-à-dire que moi quand je sors d'un entretien, je suis totalement épuisé, c'est des moments à chaque fois un peu exceptionnels, donc il faut arriver à reproduire ce mécanisme, et puis après il faut pouvoir le raconter, il faut pouvoir trouver les bonnes citations, c'est un matériau quand même très... Très difficile à capter. Donc voilà, moi mon défi c'est de montrer que dès lors qu'on accède au pouvoir, on devient tous fous. Et donc c'est de comprendre ces mécanismes qui rendent fous.
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