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Salut François.
Salut Pablo,
ça va ? Ça va comme on peut. Bienvenue dans mon bureau. J'adore, très joli bureau. François, tu es député du groupe écologiste et social. Si je t'ai invité, c'est parce que tu viens de sortir un bouquin qui s'appelle Au boulot, aux éditions Les liens qui libèrent, et que tu es encore et toujours candidat à l'élection présidentielle. Encore et toujours. Encore et toujours ? Encore et toujours. On est sûr de ça ? Oui. D'accord. Est-ce que, du coup, je rentre directement... Si
je ne suis pas là, je vais te le faire tout de suite, mais si je ne suis pas là, qui va venir parler des 100 000 personnes qui, chaque année, sont broyées physiquement ou psychiquement par le travail ? c'est-à-dire c'est la poussière d'humain qu'on met sous le tapis, c'est l'équivalent de toute l'industrie automobile qui disparaîtrait chaque année, c'est des gens qui pourraient produire, créer des richesses, être émancipés au travail et qui se retrouvent malgré eux à leur maison à toucher des allocations. Si je ne suis pas là pour poser ce sujet-là, qui va le faire ? Si je ne suis pas là pour parler des auxiliaires de vie, des assistantes maternelles, des accompagnantes d'enfants en situation de handicap, qui va le faire ? Voilà pourquoi je suis là.
Et voilà pourquoi tu as écrit ce bouquin.
Entre autres, ouais.
Et du coup, ce bouquin qui tourne autour, on va quand même en parler il y a quelques instants. C'est sympa. On est là pour ça. En gros, c'est un espèce de projet de transformation du pays autour d'un concept si je ne m'abuse dans ta bouche, est nouveau et sous ta plume, travaillisme écologique. Tout tourne autour de ça. Donc réindustrialisation, protection des travailleurs, reconquête de la souveraineté, justice sociale, réhabilitation des classes populaires avec l'ambition de reconstruire un horizon commun face à la faillite des élites. Voilà comment je résume ton projet. Je résume autrement, parce
qu'on m'a demandé de m'enfermer l'hiver dernier. dans ma maison à Amiens, il faisait nuit dehors, et on m'a dit voilà maintenant, il faut que tu écrives un programme. Mais jamais j'ai fait ça dans ma vie, puis moi ça m'ennuie les programmes. Et en fait je me suis dit non, c'est pas comme ça que je veux faire, je veux aller rencontrer les gens, on va faire des entretiens d'embauche, c'est eux qui vont me poser des questions dans les campings, sur les places publiques, dans les bistrots, je vais y répondre, on va corriger un peu, les améliorer les réponses, et puis ça fera... en disons une orientation. Je suis plus favorable à avoir une orientation qu'à avoir un programme avec 10 800 mesures.
Donc ça
fait des chapitres, il y a 45 chantiers, puisqu'on dit voilà c'est des chantiers pour remettre le pays debout. Il y a une quarantaine de chantiers différents sur la démocratie, sur les violences sexistes et sexuelles, sur l'état action, état subvention, qui est un chapitre auquel je tiens beaucoup, beaucoup, beaucoup.
d'accord et je reviens sur le travail écologique le travail écologique non parce que c'est quand même Encore une fois, je le découvre sous ta plume. Qu'est-ce que tu entends par là ? Est-ce que c'est dans tes entretiens que tu as entendu ce concept, que quelqu'un a dit « ouais, ça serait bien le travaillisme écologique ». Est-ce que tu t'inscris dans la tradition des travaillistes anglais ? Parce que c'est à ça que nous, c'est ça qu'on entend lorsqu'on suit un peu la politique, c'est les travaillistes anglais. Donc un projet qui viendrait des syndicats, des travailleurs et des travailleuses et qui irait vers le politique. d
'abord la centralité du travail le bouquin s'appelle au boulot centralité du travail parce que dans mon coin le rassemblement national s'est installé par le travail c'est à dire par les usines qui disparaissent je t'en fais pas la liste et qui sont remplacées par du mal travail par des boulots où on gagne beaucoup moins bien sa vie et on a le sentiment d'être méprisé de moyens de moins de pas avoir un collectif de la même manière donc c'est par le travail qui est venue la crise de la démocratie. Ça c'est la première chose. La deuxième chose c'est que qu'est ce qui fait société ? Pourquoi on est ensemble aujourd'hui ? C'est du travail qui nous rassemble. Alors bénévoles ou salariés, ton travail pour regard, mais s'il y a l'électricité, là c'est parce que derrière les écrans, il y a des mecs qui contrôlent pour voir si jamais l'électricité elle parvient bien jusqu'ici. Toute la société n'est que du travail mis en commun. penser c'est que au fond si la société va mal c'est parce qu'on a un travail qui est considéré non plus comme un atout mais comme un coût qu'il faut écraser diminuer et que en écrasant le travail en fait on on écrase qui fait socle à l'intérieur de la société et enfin c'est parce qu'on a on a des tâches à accomplir on a des défis pour demain alors il ya même pour le présent on a le défi productif quand on Pas de grand pays sans grande industrie, sans une agriculture qui assure notre autonomie. Et là, maintenant, l'industrie, c'est 10% du PIB. On a atteint le plancher. Donc ça, c'est du travail. Si on veut, le défi démographique, c'est de plus en plus de personnes âgées dont il faut s'occuper. C'est du travail. Et le défi est le plus grand. pour les Français comme pour l'humanité, c'est le défi climatique qui suppose d'à peu près tout transformer, le logement, le déplacement, l'industrie, l'énergie, etc. C'est du travail. En fait, on a les 12 travaux d'Hercule à réaliser, sauf que ce sont des humains, là en l'occurrence ce sont les Français qui doivent le faire. Donc il y a une centralité du travail. Après, on le lie à l'écologie, comme tu l'as entendu là sur le climatique, mais aussi pourquoi ? Je veux dire, il y a un raisonnement politique derrière ça. L'attachement des classes populaires au travail, à gagner son pain à la sueur de son front, à en faire une fierté d'avoir ramené le salaire à la maison. Voilà, ça, ça existe. Et de l'autre côté, des classes intermédiaires qui... sont soucieuses de la disparition de la biodiversité, du réchauffement climatique, tout le monde l'est, mais enfin sans doute avec davantage d'acuité. Quand tu cherches l'alliance des classes populaires et des classes intermédiaires, allier le travail et l'écologie me paraît une issue. Plutôt que de dire finalement comme il y a de l'écologie, il faut moins de travail, je pense que ça c'est quelque chose qui fait fuir. les gens qui les éloignent de l'écologie, leur dire demain l'écologie ça va être du travail parce que si on veut un atelier de réparation par quartier ou par canton ça va être du travail. Si on veut qu'il y ait moins d'intrants dans les champs, moins de mécaniques, moins d'engrais chimiques ça va être du travail. Si on veut qu'il y ait des voitures électriques ça va être du travail. Dire que l'écologie est porteuse de travail donc alliée. travail et écologie. Alors, à Paris, pourquoi passer de travail à travaillisme ? Je ne suis pas fort en concept, moi. Franchement, ce n'est pas ma manière de penser. Pourtant, c'est un concept fort. Oui, je ne sais pas s'il est fort. C'est un isme,
en tout cas. Oui,
c'est un isme. Je n'en mets pas beaucoup, mais bon. Et donc, à un moment, il faut que ce que je raconte là, sur la centralité du travail et le lien nécessaire avec l'écologie, on le mette en isme. Alors, je vois bien tout ce que le travaillisme, dans son... une acceptation blairiste peut avoir de rebutant pour des gens qui sont politiquement engagés. Tu sais, je ne sais pas si tu as vu, Joseph Andras a publié un bouquin sur le socialisme. Je ne sais pas si tu as vu ça. Et il dit, voilà, finalement, on cherche le mot qu'il nous faut, mais même s'il a été discrédité par le socialisme réel en Union soviétique, et même s'il a été discrédité par le non-socialisme prosaïque de François Hollande, en gros, le socialisme reste le mot. Bon, je pense qu'il a raison. Mais de la même manière, même s'il y a eu Tony Blair, je pense que le dire, voilà, le travail est quelque chose de central, doit être central dans un programme de gauche et doit être aussi central dans la société. Donc, maintenant, je ne vais pas aller le verronner partout, mais s'il y a un concept qui tente de réunir ça, c'est le travaillisme écologique. Le travaillisme existait avant Tony Blair. Oui, oui,
oui. Il
a une longue histoire, mais voilà, on voit très bien comment... Il y a une manière de dénaturer le socialisme à partir des années 80, ou le labor à partir des années 90-2000.
Tu as dit là, dans ta réponse, la société, c'est que du travail en commun. C'est du travail mis en commun. C'est du travail mis en commun. Je ne sais pas si j'ai dit que. Il y a sûrement d'autres choses. D'ailleurs, tu consacres aussi des chapitres. Aux loisirs, aux vacances,
mais même les loisirs. Les loisirs sont possibles parce qu'il y a du travail de l'autre côté.
Je pensais plutôt à l'histoire, à la culture, à des valeurs, à des identités, tout ça. On n'est pas vraiment dans le monde du travail à proprement parler. Pour autant, ça fait aussi partie de ce qu'on peut avoir en commun. Mais ma question, c'est, là, on a un risque en ce moment qui devient de plus en plus fort, c'est le risque fasciste, le risque de l'extrême droite au pouvoir. Est-ce que, du coup, par contre-imposé, tu considères que le danger, c'est que le fascisme ou l'extrême droite seraient anti-travail ? Est-ce que c'est que ça le problème ? Ou est-ce que précisément, eux, ils font de la politique à des endroits sur les identités ? sur les cultures, sur l'histoire, sur les valeurs, qui seraient à l'opposé de ce que pourrait proposer la gauche.
Non, ils le font sur les valeurs, mais ils le font aussi sur les questions sociales. Ce n'est pas comme si aujourd'hui ou depuis dix ans que Marine Le Pen, une quinzaine d'années que Marine Le Pen a pris la tête du Rassemblement national, elle ne parlait pas des questions sociales. un petit bouquin qui était sur le programme économique du Rassemblement National de 1972 à nos jours, donc je ne vais pas revenir là-dessus. Et donc évidemment, nous, on ne doit pas abandonner ça. Je le redis, y compris il y a eu des travaux récents de Bruno Pallier, de sociologues, qui montrent que le sentiment de mépris à l'intérieur de l'entreprise, d'être dominé, de ne pas avoir de marge de manœuvre sur son travail, ça rebascule à l'extérieur. on vote pour le Rassemblement National. Il y a un nœud autour du lien entre le mépris du travail, se sentir méprisé sur son lieu de travail, et le vote Rassemblement National.
y a un lien. Pour autant, il se situe aussi dans d'autres espaces. Les espaces, par exemple, ils n'aiment pas les walk. Ils n'aiment pas les trans. C'est une grosse partie de leur offensive idéologique. Ils n'aiment pas les immigrés, ils n'aiment pas les musulmans. Tout ça, est-ce que tu le relis aussi au mépris qu'ils ont du travail ?
Non, non, non, je veux dire...
Et du coup, comment tu le combats ? Et comment est-ce que tu ramènes, parce que c'est ça aussi un des objectifs de ton bouquin, c'est de ramener à la gauche toutes ceux et toutes celles qui sont parties du côté du rassemblement. D
'abord, j'ai des chapitres sur l'immigration, j'ai des chapitres sur le racisme, j'ai des chapitres... sur les trans, mais ma conviction est que... La manière dont on peut sortir des haines, des conflits entre les Français, les pas vraiment Français, les Français de papier, les Français mais qui ne sont pas hétéros, toutes ces haines qui tentent à faire prospérer ces micro-divisions entre les générations, entre les genres et ainsi de suite, c'est parce qu'on a un horizon commun. En fait, dans toutes les faillites de nos élites de ces derniers temps, Tout en témoigne. Quand les bâtiments scolaires ne sont pas chauffés, c'est une faillite. Quand on a la non-protection de nos enfants sur les viols et les incestes, c'est une faillite. Quand on a les pompiers qui vont voir les incendies avec l'équivalent d'un mouchoir sur le nez, c'est une faillite. On a mille symptômes de faillite. Mais pour moi, il y a une faillite spirituelle. C'est l'incapacité de nos élites à nous offrir un horizon commun. Ça fait 40 ans que c'est quoi leur idéal ? marché, compétitivité, concurrence, croissance. Qui a envie de se lever pour ça ? Qui a envie de se retrousser les manches pour ça ? Qui a envie qu'on fasse France ensemble pour ça ? Ben non, là, il n'y a pas d'idéal. Donc du coup, on fait le boulot, mais on peut avoir des idéaux par ailleurs, dans sa famille, dans sa commune. Mais donc, à mon sens, combattre le Rassemblement National, c'est porter un horizon commun. Et cet horizon commun, pour moi, ça passe par les grands défis. que la France a à remplir et en disant que voilà, ça, ça passe par du travail. Donc, il y a un volet défensif. Évidemment, il faut défendre les trans, il faut défendre les personnes qui sont racisées, il faut défendre les immigrés. Voilà, il y a un aspect défensif là-dessus. Mais comment on entraîne et comment on fait que... la culture de la séparation entre Français, on le brise. Je cite cette phrase d'Antoine de Saint-Exupéry qui était dans une assiette en porcelaine chez mes grands-parents. S'aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder ensemble dans la même direction. Et à mon sens, ce qui vaut pour un couple. Si jamais il n'a pas de projet commun d'avoir un pavillon, d'acheter une maison, de partir en vacances, d'avoir des enfants, c'est la jalousie. l'amertume qui va finir par s'installer. Ce qui est vrai à l'échelle d'un couple est pour moi aussi vrai à l'échelle d'une nation. Si jamais il n'y a pas un horizon commun, c'est la haine, la jalousie qui va s'installer.
Il y a une contradiction que... En fait, j'entendais parfois dans ton discours, et je trouve qu'il s'est un peu concrétisé dans ce livre, c'est qu'à la fois tu défends le rôle d'une démocratie horizontale, des syndicats, des associations, des travailleurs et des travailleuses, de toute cette vitalité qui existe dans le peuple, et en même temps, tu défends aussi un état stratège, tu défends... En vrai, une espèce de fonction présidentielle que tu pourrais incarner en tant que président, assez verticale, où tu te dis qu'il faut aller par là. Tu te compares dans le bouquin, toi-même, à une sage-femme. Tu te dis, voilà, un président sage-femme. C'est une de tes propositions. Ça ressemble un peu à ce que disait Ségolène Royal quand elle disait qu'elle voulait être la momente des Français. Mais là, du coup, qui décide, en fait, dans les entreprises ? Qui décide dans le pays ? Est-ce que si demain tu es président de la République, c'est toi, François Ruffin ? C'est l'État qui décide ? C'est l
'inverse que je viens de dire. Je suis pour que l'État ait une colonne vertébrale. La colonne vertébrale, ce sont ses services publics. C'est l'école, c'est l'hôpital, c'est la police, c'est la justice. Et je veux un État qui se recentre sur ces fonctions-là et qui se disperse moins en subventions, mais qui se recentre sur ces actions-là. Et en revanche, pour ce qui est du rapport à la démocratie et à la société, je pense qu'il y a un... rapports dialectiques à avoir. C'est-à-dire que les grandes réformes dans notre pays, elles naissent par le bas. La sécurité sociale, c'est d'abord les caisses de solidarité dans les usines, c'est les mutuelles, c'est les fédérations de travailleurs, c'est les communes. Donc c'est de l'initiative privée au sens large d'en bas. Et à un moment, ça, c'est généralisé, universalisé, nationalisé d'en haut. C'est Ambroise Croizat en 1945. Et je pense qu'il ne faut pas opposer les deux. Il faut rechercher le moyen. donc ça peut se compléter. Et de la même manière que Ambroise Croisa ne peut passer cette folie-là, c'est de l'utopie, en plus en un temps où les routes, les ponts, tout est détruit. Il ne peut passer cette folie-là qu'en s'appuyer à nouveau sur les forces d'en bas, sur la CGT, pour notamment aller chercher les feuilles d'arrêt maladie, pour construire les premières caisses primaires d'arrêt maladie, et ainsi de suite. Donc il faut un rapport dialectique entre les deux. Donc pour moi, profondément, quand je dis sage-femme, c'est pour opposer justement un président de la République qui penserait que parce qu'il a eu 51% qui... Par quel miracle, on se demande là, aurait une majorité à l'Assemblée et d'État ne tiendrait les ministères ? Il pourrait imposer sa loi au pays. Ce n'est pas vrai. Ça ne fonctionne pas comme ça. C'est si jamais quelque part dans le ventre de l'UPEI. Il y a déjà quelque chose qui a grossi et qui fait qu'à ce moment-là, on peut avoir un espèce d'accouchement du pire ou du meilleur du pays. Voilà l'image que j'utilise.
Du coup, est-ce que tu dirais que tu restes ou tu es un candidat anti-système ? Parce que c'est ça, pendant longtemps, on s'est dit, François Ruffin, il est un peu à la marge du politique, de la politique institutionnelle. Au début, tu t'es toi-même présenté comme député reporter, un pied dehors, un pied dedans. Tu n'as pas toujours l'air dans les arcades. genre de l'assemblée nationale, etc. Du coup, est-ce que tu te décriais comme anti-système ? Ce qui est un peu paradoxal quand tu veux... Mais en fait, je crois que
je ne me suis jamais vécu comme étant anti-système. Je veux dire, est-ce que je suis contre des élites ? Pascal Lamy, là, je ne sais pas si tu as vu ce qu'il a déclaré. Donc, ancien président de l'Organisation mondiale du commerce, qui vient de déclarer, oui, avec la Chine, nous avons fait une erreur de parallaxe. T'imagines ? Ça veut dire que ça, c'est des millions de familles, de travailleurs qui ont eu à souffrir des choix de Pascal Lamy dont tu nous dis aujourd'hui que c'est une erreur de parallaxe. Ces élites-là, je les combats. D'accord ? Ça fait 30 ans que je les combats. et que dans leur élite économique, politique, médiatique, dans leur diversité, qui porte la grande domination du marché. Donc ça, je le combats. En revanche, si on me dit que le système, c'est liberté, égalité, fraternité au fronton de toute mairie, que le système, c'est la déclaration des droits de l'homme et des citoyens, que le système, c'est une constitution qui permet de régler des rapports dans la société, non, je ne suis pas anti-système. Donc, tu sais, moi, j'ai toujours, quand j'ai découvert le mot de Jaurès sur le réformisme révolutionnaire, je me suis reconnu là-dessus. C'est-à-dire, on fait des réformes et ça fait grossir la conscience d'une force qui naît dans la société. Et à un moment, on peut changer le système. Donc, en tout cas, quand tu mets anti-système, moi, je ne me suis jamais vécu comme ça. Oui, je sais que je n'ai pas bizarrement... Je viens de la société civile. Et puis moi, je suis rentré en politique il y a plus de 40 ans et sans être dans un parti. Et je continue à faire mon reporter, des films, des livres, etc. pour demeurer les pieds dans la société. Mais je ne peux pas dire que je me suis dit, du passé, on va faire table rase, de toutes les institutions, on va les balancer. Non.
Tu parles souvent, tu fais la liste des métiers que tu veux représenter. Tu veux commencer l'entretien en rappelant que c'était la raison pour laquelle tu étais candidat. Est-ce que pour toi ça, ça représente le peuple et le peuple de façon unie et c'est ça ta broussole ou est-ce que tu considères que à l'intérieur, comme on entend souvent dans beaucoup de commentaires, le peuple il est clivé, le peuple il est polarisé, le peuple il n'est pas d'accord et du coup comment est-ce que tu résous ces contradictions à l'intérieur d'un peuple ? On
a un peuple qui est extrêmement privé. Les métiers que j'énonce, ce sont les métiers qui sont identifiés comme étant essentiels à la société et qui pourtant, à la fois dans les salaires et dans leurs représentations, sont aujourd'hui méprisés. Je dirais qu'après une gauche syndicale et politique qui a accompagné un mouvement ouvrier au 19e et au 20e siècle, il y a pour moi, et qui était plutôt un mot masculin, de l'industrie. Là, il y a à aller vers un mouvement employé féminin des services, qui sont les grandes oubliées, qu'on a vu dans la crise Covid, et qui aujourd'hui, au fond, n'ont toujours pas de représentants. Donc là, je pense qu'il y a un devoir de la gauche politique et syndicale, non pas d'abandonner les restes, mais d'ajouter ça. Et maintenant, tu sais, jusqu'en 1981, c'est les... à la fois les enseignants qui votent très largement pour François Mitterrand et les trois quarts des ouvriers. Voilà le bloc historique de la gauche, c'est-à-dire classe intermédiaire et classe populaire. Et donc, en vérité, depuis les années 80, depuis la mondialisation qui trace comme un fil à couper de beurre entre vainqueur et vaincu, il y a un double divorce au sein du bloc historique que doit constituer la gauche. Il y a un divorce entre les classes populaires et les classes intermédiaires. parce que le taux de chômage a quadruplé pour les uns, il est resté à peu près stable pour les autres. Et puis on a un divorce à l'intérieur des classes populaires, entre les classes populaires des quartiers, avec beaucoup de personnes d'origine immigrée, et les classes populaires des campagnes. Et donc, à mon sens, la gauche ne peut gagner qu'en résolvant ce double divorce-là.
Tu avais annoncé ta candidature à l'élection présidentielle avec comme ambition d'être la candidature de rassemblement. Aujourd'hui, on est quelques mois plus tard. Où est-ce que tu en es de cette proposition de rassemblement ? J'ai lu dans Libération que tu avais un peu modifié tes ambitions et que maintenant tu voulais être le caillou dans la chaussure des gros candidats.
Je ne peux que constater à la fois la victoire des appareils. qui ont refusé qu'on ait une union de la gauche et dont je sors vaincu, mais dont, à mon sens, le risque, c'est que toute la gauche, à l'arrivée, sorte vaincue. Et dans ça, je connais qui gagne. Et ça m'inquiète, le train de la fatalité qui, aujourd'hui, emmène Marine Le Pen à l'Élysée. Donc, j'accepte cette défaite-là et je me dis, voilà, la candidature de rassemblement que je souhaitais avec une grande primaire de coutou à Hollande, en embrassant large Lagos dans sa diversité, aujourd'hui, elle se transforme en une candidature d'alerte, d'alerte à la fois sur les sujets de fond. Je n'ai pas cité tout à l'heure le grand gâchis productif sur les travailleurs immigrés, sur les travailleurs en situation de handicap. Bref, une gauche d'alerte là-dessus et d'alerte aussi sur la situation politique. Parce que dans une petite bulle de centre-ville, dans les manifestations, on peut se dire qu'on va gagner, que l'espoir est là, mais que quand on sort de cette bulle-là, ce n'est pas ça qui se passe. c'est que le taux de rejet de la gauche et de ses principales figures n'a jamais été aussi élevé dans la totalité du pays. Tu
es de gauche. Aujourd'hui, il y a plusieurs candidatures à l'action présidentielle de gauche. Beaucoup sont sommées à l'intérieur. Il y en a deux principales. C'est Jean-Luc Mélenchon, qui aujourd'hui est autour de 17% dans les sondages, et celle de Raphaël Glucksmann, qui est un peu en dessous. Les autres candidatures... dont la tienne fait partie, sont sommées souvent de choisir leur camp et de dire, attendez, arrêtez de vous disperser, les deux là, ils vont aller jusqu'au bout. Maintenant, il faut que vous choisissiez, ou bien Jean-Luc Blanchon, ou bien Raphaël Gluchman. Est-ce que c'est comme ça que toi aussi... Tu envisages la suite, choisir entre Raphaël Glucksmann et Jean-Luc. Tu
me reposeras la question peut-être dans quelques mois. Quand on sera à l'approche immédiate, là c'est dans six mois. Donc je le dis, si je ne suis pas là pour parler des cent mille personnes qui sont broyées physiquement ou psychiquement, un taux qui a doublé ces dix dernières années. Mais est-ce que tu as entendu une seule personne dans le paysage politique qui parle de ça
?
Personne. Et je le dis, c'est un souci pour les individus. Mais c'est un souci pour toute la société. Et du coup, comment combattre le raisonnement d'Edouard Philippe et de tous les autres qui disent, ben voilà, il faut passer la retraite à 64, 65, 67 ans. Parce qu'en disant, voilà, arrêtez ce gâchis des 100 000 parents. Maintenez-les au travail. Et déjà, si on les a eux, parce que si on les accumule sur 10 ans, c'est un million de personnes. Si on les a eux qui travaillent, peut-être qu'on n'aura pas besoin de travailler à 65, 66, 67 ans. Donc, moi, je vois mon utilité aujourd'hui. Je vois mon utilité. En
faisant abstraction de la question stratégique, du coup. En tactique. En tactique, l'enjeu quand même est très important. L'enjeu Marine Le Pen ou pas Marine Le Pen. Mais
crois-moi qu'à l'arrivée, nous serons agis en responsabilité et que s'il y a une chance... pour que la gauche, pas seulement franchisse le cap du premier tour, mais batte Marine Le Pen au deuxième, on sera là.
coup, jusqu'au bout. Enfin, je veux dire, tu vas amener ta candidature jusqu'au...
Non, non, je te dis, si jamais il y a une chance pour non seulement qu'on franchisse le cap du premier tour, mais que Marine Le Pen soit battue au deuxième, aujourd'hui, je vois aucun indicateur au vert. Tous les indicateurs sont rouges de ce point de vue-là. Et là, je lance l'alerte. Je lance l'alerte. C'est pas vrai. Mes gosses, ils sont dans les manifs à Amiens, j'y vais avec eux, tout va bien. Là-bas, oui, on gagne dans le cœur de ma métropole amiennoise. Je leur dis attention. Notre objectif c'est de se faire aimer, pas de se faire détester. pas seulement des gens qui sont là, mais dans le reste du pays aussi.
J'ai une dernière question, François. Quand tu vois justement ce mouvement qui a commencé dans les lycées de la banlieue parisienne, qui maintenant s'est étendue à la fois d'autres lycées, le mouvement étudiant, les gilets jaunes, etc., qui va avoir une grande manifestation à l'intersynicale ce jeudi, et pas uniquement à l'intersynicale d'ailleurs, comment est-ce que tu lis ce mouvement et comment est-ce que tu le lis, l-i-e, du verbe lier ? à ce qui se passe en politique, ou comment tu penses qu'il pourrait être relié à ce qui se passe en politique
? Je veux dire, dans la noirceur du paysage politique, c'est la lueur d'espoir. C'est en fait la convergence des pourrissements. Macron qui a mis le mouvement Gilets jaunes sous le tapis, il a fait le blabla du grand débat, il a cru que c'était une victoire pour son pouvoir peut-être, mais c'était une défaite du pays et de la démocratie. La crise des banlieues, traitée de manière policière, mais derrière sans réponse politique, le plan Borloo jeté à l'eau, pas de politique de la ville, les emplois aidés supprimés, bon, résurgence aussi. La crise, j'en dirais même. Covid, où la jeunesse se sacrifie, se confine, fait la queue pour des colis alimentaires parce qu'on lui a supprimé ses petits boulots. Et à la sortie, pas de réponse politique. Évidemment, le mouvement lycéen, dont ils ont cherché sa méthode de gouvernement, le pourrissement, et finalement, on a des manifs, même pendant les vacances. Il n'y a pas de réforme en face. Il fait gris, il y a de la pluie, et les gens sont là. Par centaines de milliers. Et je m'inquiétais beaucoup pour une victoire de la gauche, un gel de la société. Je trouvais une société gelée. Là, la société se dégèle. Donc c'est une bonne nouvelle. Et je dis toujours, mai 81, c'est le débouché politique de mai 68. La gauche plurielle de Jospin 97, c'est le débouché politique. de décembre 1995. Même François Hollande 2012, c'est le débouché politique des réformes Fillon 2010. Et là, aujourd'hui, on est dans un mouvement social qui a besoin d'un débouché politique, avec deux réserves. Une réserve, c'est qu'on n'a que six mois pour faire ça, et pas des années. Alors on peut dire que le temps technologique s'accélère, peut-être que le temps politique s'accélère aussi. Et la deuxième alerte que je mets... que je n'ai cessé de répéter, c'est qu'aujourd'hui, la solution politique qui est proposée est minoritaire, très minoritaire, elle est rejetée dans le pays.
Merci beaucoup François. Je rappelle le titre de ton ouvrage qui vient de sortir, « Au boulot, 40 chantiers pour remettre le pays debout ». C'est l'audition de « Les liens qui libèrent ».
Merci à toi Pablo.
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