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Le livre que vous avez lu, Patrick, est le programme d'un candidat qui ne croit pas au programme mais qui s'est mis au travail. C'est pour ça que ça s'appelle...
C'est plutôt parce que notre invité demeure immergé dans le monde du travail que sa doctrine est le travaillisme écologique et son slogan « Travailler tous avec un diagnostic d'ensemble, la faillite des élites » et un verbe omniprésent « protéger ». Le livre compte 36 chapitres thématiques, chacun présenté comme un entretien d'embauche, une question qui vous est posée dans un bistrot, un camping, un parking, d'usine ou un amphithéance-po, puis votre réponse, parfois arrangée, réécrite après coup, une fois vous écrivez. J'aurais aimé répondre cela. Bon, au moins les sujets viennent du terrain.
Quelles sont les solutions préconisées par François Ruffin
? Alors d'abord un protectionnisme assumé. Il faut importer moins votre boussole. Notre indicateur de référence, écrivez-vous, devrait être le déficit commercial. Vous voudriez donc instaurer des taxes et des quotas sur 100 produits stratégiques avec un Buy French Act et tant pis pour les contraventions européennes. Vous suggérez de mobiliser l'épargne populaire, livré à Assurance Vie, de soumettre les aides aux entreprises à la règle des 3C, contrôle, contrepartie, ciblage. Vous, président, les grandes fortunes paierrez la taxe Zuckmann. Les héritages seraient taxés jusqu'à 60% avec 300 000 euros. exonéré par enfant. Le SMIC passera à 1 700 euros, ce qui serait aussi votre salaire, celui du président. Tous les salaires seraient indexés sur l'inflation. Le burn-out reconnu comme une maladie professionnelle. Les loyers seraient encadrés, tous les loyers. Et les agriculteurs retrouveraient des prix planchés, enfin, en matière d'immigration. Droits d'asile inconditionnels et régularisation des travailleurs sans papier, mais refus de l'immigration de travail, écrivez-vous, organisé par le patronat.
Ça ressemble beaucoup au programme de la France insoumise, non ?
Oui, mais non. Il y a plein d'écarts avec la doxa insoumise. D'abord, vous assumez le nucléaire, prolongation des centrales actuelles et construction des EPR2. Vous parlez de la sécurité comme d'une question de gauche et non, répondez-vous à quelqu'un qui vous interpelle là-dessus. La police n'est pas fasciste. Je pourrais encore citer le refus du tout inclusif pour les enfants handicapés, ce que vous appelez l'inclusion scolaire low cost. Et puis sur la protection de l'enfance, votre hommage. rendu à Edouard Philippe pour une page lumineuse, dites-vous, de son dernier livre.
Est-ce que tout cela compose un programme solide ?
Alors, non, désolé. D'abord, il n'y a pas de chiffrage d'ensemble. Les dépenses s'empilent chapitre après chapitre. 26 milliards pour l'isolation, 10 pour le grand âge, garantie jaune universelle, autoroute gratuite. – Si, autoroute gratuite, un aller-retour par foyer et par an. À la SNCF, billet populaire illimité à 29 euros, protection de l'enfance financée par l'État, etc. Bon, les recettes sont envoyées à des États généraux de la fiscalité sur le modèle de 1789. Plus problématique, vos deux priorités parfaitement contradictoires, déficit commercial. Et pouvoir d'achat, le coût pour le consommateur des mesures protectionnistes et le risque de représailles ne sont jamais abordés. Et comme la politique commerciale est une compétence exclusive de l'Union européenne, votre désobéissance est assumée. Mais vous pensez que la France n'aura que des contraventions, ce qui apparaît hasardeux. Enfin, vous voulez libérer le travail des... Alors ça, c'est intéressant, de ces cadres qui organisent, qui inventent des dispositifs, qui comptabilisent et qui chronomètent, qui sont très présents dans les hôpitaux. On en parle de temps en temps, mais il y en a un peu partout dans l'administration. On se dit, tiens, voilà un ennemi de la bureaucratie. Mais à côté de ça, vous voulez une commission sur chaque vente immobilière, une autorité de la probité, une empreinte de décision pour chaque texte, des états généraux tous les 6 mois. J'en ai sûrement oublié. Reste la grande force de votre livre. comme de vos films et de vos autres livres, les travailleurs, leurs témoignages, le terrain, Dalila, la veilleuse de nuit de l'aide sociale à l'enfance, les charistes qui n'ont plus de liste mais qui obéissent à des commandes vocales désormais, l'explosion des inaptitudes au travail, plus de 100 000 licenciements pour inaptitudes en 2022, ce que vous a révélé votre travail parlementaire, la mutualisation des AESH, etc. Toutes ces questions très humaines et très concrètes. aujourd'hui quasi absente de cette pré-campagne présidentielle.
Patrick le rappelait, dans ce livre, vous faites des propositions sans jamais les chiffrer. Est-ce que c'est pas une façon de faire rêver les Français sans leur dire combien ça peut coûter et si c'est vraiment réalisable, François Ruffin ?
Au contraire. Puisqu'il y a tout un volet sur où est-ce qu'on va aller chercher le financement de ça. Et dire que l'essentiel de ce que je propose, en fait, ça n'a pas un coût. J'appartiens à une école économique qui s'appelle l'école de la régulation. Et qui considère que pendant les décennies d'après-guerre, on a eu un certain nombre de régulations qui nous ont apporté prospérité et stabilité. Ça a été les prix planchers pour l'agriculture. Ça a été l'encadrement des prix des loyers. Ça a été l'indexation des salaires sur l'inflation. — Mais c'est une économie
administrée, quoi. — Non,
donc encadrée. — Où le marché est encadré. — Avec une
augmentation des impôts, ça, c'est inévitable.
— Et donc en l'occurrence, quand on produit de la régulation, ce qu'on produit derrière, ce n'est pas plus de dépenses, c'est moins de dépenses. Parce que si, par exemple, vous plafonnez le prix des loyers, eh bien derrière, vous avez moins d'APL à verser. Donc en vérité, aujourd'hui, la grande question qui devrait être posée dans la prochaine campagne présidentielle, c'est est-ce qu'on laisse le marché... libéré, qui pour moi c'est comme un fauve qui est dans la nature, ou bien est-ce qu'on remet des barrières au marché, laisse-qu'on le régule, laisse-qu'on l
'encadre. Mais le marché libéré parfois profite aux consommateurs et au pouvoir d'achat. Les produits importés de Chine, effectivement, ils sont nuisibles pour notre industrie, mais ils sont à bas coût et donc ils permettent à des foyers
modestes.
À la marge, M. Cohen, vous savez, mais à la marge. Et vous savez, ça fait 40 ans. qu'on nous répète que la mondialisation est heureuse. Et pourquoi on en est dans cette situation démocratique ? Là, M. Cohen, pourquoi on en est à un moment où le pays est en voie de basculer au Rassemblement National ? Parce que pendant 40 ans, on nous a raconté ça. Et parce que les quelques centimes épargnés sur une chaîne IFI, ça produit en vérité des milliers d'emplois détruits. Et c'est la colonne vertébrale des classes populaires qu'on a cassée. Et par ailleurs, le protectionnisme, je ne prétends pas faire du protectionnisme à la Trump en disant on augmente de 20%. Il a payé
très cher électoralement. De
20%. 50% ou 100% les taxes sur tous les produits. Il s'agit d'en identifier 100. 100 produits sur lesquels on veut retrouver notre autonomie. L'armement, les aliments, les médicaments, les technologies de l'environnement. En fait, il s'agit de cibler et en revanche, là-dessus, de mettre le paquet. Mais non pas de le généraliser. Par exemple, sur les costumes, sans doute qu'il n'y a pas une nécessité de retrouver une souveraineté demain. Donc il ne s'agit pas de surtaxer ça, mais en revanche d'identifier sur quoi on veut retrouver notre souveraineté.
On va revenir sous d'autres chantiers que vous voulez lancer, mais d'abord la journée de manifestation qui a eu lieu aujourd'hui en France. On le disait, forte mobilisation, 600 000 manifestants selon le ministère de l'Intérieur, 1 600 000 pour la CGT. C'est un mouvement qui peut durer jusqu'à l'élection présidentielle, c'est ce que vous souhaitez ?
Moi je ne suis ni prophète. ni décideur. Vous savez, je suis à ma place de politique. Il y a des organisations syndicales. C'est elles qui ont décidé de cette journée. Et moi, je me tiens à ma place. Et évidemment, quand les gens redressent la tête, je suis toujours avec eux. Qu'il s'agit d'une lutte locale ou d'un grand mouvement national, je suis avec eux. Parce que, évidemment, quand on est une inflation... qui bondit comme ça. Et que, moi, vous savez... – Pardon,
mais c'est très politique. Est-ce que ça ne dit pas que ces gens, toutes ces foules qui ont manifesté aujourd'hui, ne croient pas que leur vie pourra changer grâce à l'élection présidentielle ? –
Il y a toujours eu une alliance de la rue et des urnes. Moi, je pense que la démocratie... – Non, il n'y a pas toujours
eu. Il n'y a même jamais eu de mouvement social avant une élection présidentielle.
– Je dis toujours, mon modèle, c'est le Front populaire. Parce qu'on a eu à la fois les urnes... est la rue. Le problème de mai 68, c'est que ça a été seulement la rue. Le problème de mai 80, c'est que ça a été seulement les urnes. Et donc, il faut une conjonction des deux. Mais ça dit surtout que là, on a quoi ? C'est la convergence des pourrissements. C'est toutes les crises qui ont existé pendant le mordat d'Emmanuel Macron. Normalement, la crise doit être un moment de vérité. Et à la place, à chaque fois, il a fait une réponse policière et le blabla du grand débat. La crise des Gilets jaunes qui ressurgit. La crise des banlieues qui ressurgit. La crise du mouvement des retraites qui ressurgit. Je dirais même la crise Covid où on a demandé à la jeunesse de se confiner et où finalement, derrière, on ne lui a rien proposé. Et donc, en fait, on est dans un temps de convergence de toutes les crises qui n'ont pas été... été réglé et de résurgence à 6 mois de l'élection présidentielle. Vous savez, il n'y a pas de victoire de gauche sans que ça soit précédé d'un grand mouvement social, d'un dégel de la société. Le débouché politique de mai 68, c'est mai 80. Il y
a eu quand même 17 milliards de lâchés pendant les Gilets jaunes et le quoi qu'il en coûte pendant le Covid.
Le quoi qu'il en coûte pendant le Covid, je ne le remets pas en cause. En revanche, ce que je remets en cause, c'est derrière d'avoir continué à faire des baisses sur les impôts de production et en fait d'avoir mené la France à un déficit qui est quand même record. Dans quelle situation ? C'est une camélamité qu'on a à l'Elysée. Qu'est-ce qui se passe ? On a le taux de pauvreté qui est passé au-dessus de la moyenne européenne. Les inégalités sont passées au-dessus de la moyenne européenne. En revanche, la richesse par habitant est passée en dessous de la moyenne européenne. Oui, il
y a du Macron à toutes les pages, mais il n'est plus candidat. C'est fini. Là, on parle de ce mouvement social. Oui, vous dites qu'il y a toujours eu un mouvement social qui a précédé les victoires de gauche. Mais pardon, la gauche paraît assez loin de la victoire en mai prochain. Je
le constate avec dépit. Maintenant, je m'appuie quand même sur des gens qui viennent poser des questions là. Il y a deux questions qui sont posées, qui sont au fond des réponses qui appellent des réponses de gauche. L'éducation, l'investissement dans l'éducation. Donc y compris le conseil d'analyse économique dit que ça devrait être une priorité. Et deuxièmement, le fait que simplement les gens puissent vivre de leur travail, bien en vivre et pas en survivre. Et donc le mouvement social réclame des réponses au présent du gouvernement, mais il réclame des réponses pour demain, un débouché politique.
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